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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Mer 2 Mai 2018 22:20 
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Des chiffres circulent sur le nombre de morts de la guerre civile en Syrie et les agences de presse ont relayé en mars dernier ceux diffusés par l'OSDH, organisme devenu dans nos pays une des références en la matière. Ainsi les journaux ont consacré un peu de place à ces chiffres, voici deux exemples assez typiques de la manière dont a été traitée cette information:

http://www.liberation.fr/planete/2018/03/12/la-guerre-en-syrie-a-fait-plus-de-350-000-morts-en-sept-ans_1635581

https://www.nouvelobs.com/monde/guerre-en-syrie/20180312.OBS3419/la-guerre-en-syrie-a-fait-plus-de-350-000-morts-en-7-ans.html

Voici le détail de ces chiffres, bilan de 7 années de guerre :

- 106 390 civils, dont 19 811 enfants et 12 513 femmes

- 63 820 soldats du régime

- 58 130 membres des forces pro-régime (dont 1 630 du Hezbollah libanais et 7 686 d'autres groupes chiites étrangers)

- 63 360 jihadistes et extrémistes islamistes (dont des membres du groupe Etat islamique et d'un groupe autrefois lié à Al-Qaïda)

- 62 039 combattants d'autres forces, notamment membres de groupes rebelles non jihadistes, des forces kurdes et des soldats de l'armée syrienne ayant fait défection

- 196 personnes non identifiées dont les décès ont été répertoriés

Je suis étonné de la manière dont ces chiffres nous sont offerts. Il y a peu de recul, en fait généralement la dépêche d'agence est à peine remaniée et les commentaires assez standards type "les civils payent un lourd tribut" et des commentaires en rapport avec l'actualité du moment: l'offensive de la Ghouta. Il y avait pourtant matière à une approche plus critique, la précision des chiffres par exemple me paraît un peu absurde. Mais il y avait aussi matière à une approche plus "statistique" et rendre ces chiffres plus intelligibles. Car transformés en pourcentages, ces chiffres se révèlent plutôt étonnants:

-30% des morts sont des civils
-34% des combattants pro-gouvernementaux
-35% des combattants opposants (toutes factions mélangées, ce qui signifient que certains se sont tués entre eux)

Je vois deux caractéristiques: 30 % de civils, c'est assez faible pour un conflit contemporain de cette intensité. La différence entre les pertes du camp le mieux équipé et ses opposants est marginale ce qui très inhabituel. Les pertes de l'armée syrienne sont anormalement élevées, les pertes civiles remarquablement basses. Et pas un journaliste pour remarquer le paradoxe de ces chiffres.

Personnellement je ne m'aventurerai à aucune conclusion sur une matière aussi peu fiable, mais je suis une fois de plus affligé par la manière dont on nous jette à la figure des chiffres, des images, sans prendre un minimum de distance et de réflexion, quitte à leur faire dire le contraire de ce qu'ils contiennent...


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Mer 2 Mai 2018 22:44 
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Cela fait 50 000 morts par an, soit environ 140 morts par jour en 7 ans.

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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Jeu 3 Mai 2018 07:38 
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Pouzet a écrit:
Cela fait 50 000 morts par an, soit environ 140 morts par jour en 7 ans.


Ce qui en fait un conflit bien moins intense que, par exemple, la guerre civile espagnole avec plus de 500 morts par jour. Ce total par jour en Syrie est un peu supérieur à celui de la guerre d'Algérie, par contre proportionnellement à la population totale la guerre d'Algérie est presque 2 fois plus meurtrière (environ 3% de la population algérienne, alors qu'en Syrie on est au alentour de 1,6%). Mais encore un fois ces calculs n'ont guère de sens vu la faiblesse de la source, ce qui m'étonne surtout, c'est qu'au vu de leur caractère improbable et/ou paradoxal, ils soient diffusé sans analyse par les médias.


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Ven 4 Mai 2018 17:13 
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carlo68 a écrit:
Des chiffres circulent sur le nombre de morts de la guerre civile en Syrie et les agences de presse ont relayé en mars dernier ceux diffusés par l'OSDH, organisme devenu dans nos pays une des références en la matière. Ainsi les journaux ont consacré un peu de place à ces chiffres, voici deux exemples assez typiques de la manière dont a été traitée cette information:

http://www.liberation.fr/planete/2018/03/12/la-guerre-en-syrie-a-fait-plus-de-350-000-morts-en-sept-ans_1635581

https://www.nouvelobs.com/monde/guerre-en-syrie/20180312.OBS3419/la-guerre-en-syrie-a-fait-plus-de-350-000-morts-en-7-ans.html

Le chiffre de 353.593 tués serait, en réalité, un chiffre à minima... Ici, ils évoquent plutôt environ 511.000 personnes tuées depuis 2011.
http://www.syriahr.com/en/?p=86573

Dans tous les cas, il convient de rappeler que la distinction civil / combattant n'est pas toujours évidente à faire dans une guerre civile...
De plus, on sait qu'il y a eut un grand nombre de « combattants volontaires étrangers » ( tous bords confondus) qui se sont impliqués et qui ont laissé leurs os dans l'affaire.


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Dim 6 Mai 2018 10:13 
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LordFoxhole a écrit:
Le chiffre de 353.593 tués serait, en réalité, un chiffre à minima... Ici, ils évoquent plutôt environ 511.000 personnes tuées depuis 2011.
http://www.syriahr.com/en/?p=86573

Dans tous les cas, il convient de rappeler que la distinction civil / combattant n'est pas toujours évidente à faire dans une guerre civile...
De plus, on sait qu'il y a eut un grand nombre de « combattants volontaires étrangers » ( tous bords confondus) qui se sont impliqués et qui ont laissé leurs os dans l'affaire.


Effectivement les journaux ne reprennent que la première partie du rapport OSDH, sans doute parce que c'est ce qu'on retenu les agences de presse. Mon propos n'est nullement de quantifier les victimes de la guerre en Syrie, mais bien de voir comment on utilise des chiffres et les conclusions qu'on en tire (ou pas). Si les chiffres donnés par l'OSDH ont attiré mon attention c'est aussi parce que déjà en 2013, j'avais été frappé par les proportions dans les catégories de victimes d'un bilan de ce même OSDH et que jamais le paradoxe de ses proportions n'était mis en lumière. J'ai retrouvé les chiffres d'alors dans un article du New York Times, dont je tire cette citation:

"In its breakdown, the group [OSDH] said the dead included 36,661 civilians, including 8,000 women and children; 13,539 rebel fighters; and 2,015 defectors from government forces.

Among pro-government forces, the group said 25,407 regular soldiers had been killed along with 17,311 members of militias and pro-government units including some listed as informers for the government." War Deaths in Syria Said to Top 100,000, A. Cowell, 26 juin 2013, NYT

https://www.nytimes.com/2013/06/27/world/middleeast/syria.html

On le voit, à cette époque le rapport était encore plus frappant, avec plus de militaires pro-governementaux tués que de civils, excusez-moi d'encore en faire des pourcentages, mais je trouve cela plus parlant:

38% des victimes sont des civils
45% des combattants pro-gouvernement
16% des combattants rebelles

De nouveau les conclusions sont impossibles puisque ces chiffres ne sont ni neutres, ni a priori crédibles, mais ils ont été diffusés dans la presse sans qu'aucun journaliste (à ma connaissance bien sûr) ne s'interroge sérieusement sur le paradoxe de cette surmortalité des "forces de l'ordre".


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Lun 7 Mai 2018 02:35 
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Sur une population d'environ 22 millions de Syriens (avant guerre), il y en aurait actuellement 5 millions qui se seraient réfugiés à l'extérieur de leur pays d'origine...
Pendant des années, on nous a affirmé que cette situation serait temporaire, que la plupart de ces pauvres gens pourraient rentrer chez eux une fois les combats terminés, et que tout irait mieux une fois que Bachar al-Assad aurait été chassé du pouvoir.
Le souci est que Bachar al-Assad - au bout de 7 années de conflit (!) - est toujours là, et que tout indique qu'il est en train de gagner la partie... S'il continue à être soutenu par ses alliés étrangers, Bachar al-Assad sera donc encore au pouvoir pour quelques années (après tout, le bonhomme n'a que 52 ans... Si tout va bien pour lui, la retraite n'est pas pour demain).

Et puis, aussi, on sait désormais que - tout à fait légalement - Bachar al-Assad est en train de fermer définitivement la porte aux Syriens qui se sont réfugiés à l'étranger...
http://www.lemonde.fr/syrie/article/201 ... 18247.html

Citation:
Au début du mois, alors que l’armée régulière et l’aviation russe parachevaient la reconquête de la Ghouta orientale, l’ultime fief de la rébellion dans la banlieue de Damas, la présidence syrienne promulguait, sans faire de bruit, une loi susceptible de remodeler le pays en profondeur.
Ce texte, daté du 2 avril et portant le numéro 10, facilite l’expropriation de pans entiers du territoire syrien, en particulier dans les zones périurbaines, aujourd’hui en ruines, où le soulèvement anti-Assad a pris racine. Adoptée par le Parlement au nom de la reconstruction du pays, cette législation pourrait aboutir à priver des centaines de milliers de réfugiés de toute perspective de retour.

« Ce développement pose un réel problème pour l’avenir, s’inquiète une source diplomatique française. Cela va dans le sens d’un accroissement de l’instabilité dans la région puisque les Etats voisins de la Syrie devront continuer à accueillir ses réfugiés, ce qui induit des coûts, voire des tensions avec les populations locales. Cela compromet par ailleurs tout processus futur de stabilisation et de réconciliation en Syrie. »

La loi 10 autorise les collectivités locales syriennes à établir par décret des zones de rénovation urbaine et à s’emparer de terrains privés dans les périmètres de développement ainsi créés. Le gouvernement justifie cette mesure par la nécessité de résoudre le problème des zones d’habitat informel, des quartiers insalubres, en lisière des grosses agglomérations, où se concentrent une grande partie des destructions de la guerre.


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Jeu 10 Mai 2018 19:29 
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Finalement, l'interposition américaine en Irak limita le nombres de morts dans un conflit équivalent en Irak entre 2003 et 2010...

Il y a 2.000 soldats américains déployés en Syrie (2018, Le Point 2382, 44)


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Mar 15 Mai 2018 10:30 
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LordFoxhole a écrit:
Sur une population d'environ 22 millions de Syriens (avant guerre), il y en aurait actuellement 5 millions qui se seraient réfugiés à l'extérieur de leur pays d'origine...


Et 7 millions de réfugiés internes en Syrie...

LordFoxhole a écrit:
Pendant des années, on nous a affirmé que cette situation serait temporaire, que la plupart de ces pauvres gens pourraient rentrer chez eux une fois les combats terminés, et que tout irait mieux une fois que Bachar al-Assad aurait été chassé du pouvoir.


La fin des combats est ce qu'attendent toujours les réfugiés, j'avais posté une enquête sur ces réfugiés page 21 du présent thread. 47% attendent la fin des combats, 25% la fin de Daesh, 7% le départ de Bashar. Aujourd'hui, on assiste aux premiers retours depuis le Liban, même si il y a une certaine réticence du HCR vu les conditions en Syrie.

LordFoxhole a écrit:
Le souci est que Bachar al-Assad - au bout de 7 années de conflit (!) - est toujours là, et que tout indique qu'il est en train de gagner la partie... S'il continue à être soutenu par ses alliés étrangers, Bachar al-Assad sera donc encore au pouvoir pour quelques années (après tout, le bonhomme n'a que 52 ans... Si tout va bien pour lui, la retraite n'est pas pour demain).


Si les milices salafistes qui ont été le fer de lance de la rébellion depuis 2012 l'avaient emporté, qu'elle serait la situation aujourd'hui pour les réfugiés? Une situation à la libyenne dans un pays trois fois plus peuplé et autrement plus hétérogène, sans compter que vers 2013-2014, dans ces conditions (écroulement de l'Etat syrien) l'EI avait toutes les chances de l'emporter.

LordFoxhole a écrit:
Et puis, aussi, on sait désormais que - tout à fait légalement - Bachar al-Assad est en train de fermer définitivement la porte aux Syriens qui se sont réfugiés à l'étranger...
http://www.lemonde.fr/syrie/article/201 ... 18247.html


Vous avez lu cette loi? Sa version anglaise n'était pas encore disponible sur le site de Sana, j'ai donc lu une version traduite automatiquement de l'arabe, c'est un peu court pour me faire une idée, mais vu ce qu'on connait du travail journalistique actuel, c'est sans doute plus que la démarche du journaliste du Monde qui se sera contenté de recycler des articles lus sur des sites de l'opposition.

N’ayant pas eu accès à l’entièreté de l'article du Monde, je me contenterais de remarques générales, le projet de loi 10 (2018) est une extrapolation du décret 66 (2012) qui appliquait à certains quartiers de Damas des dispositions assez proche de ce qui avait été fait au Liban pour la reconstruction (Solidere). C'est assez simple, on soumet des projets de reconstruction et les propriétaires des terrains concernés font valoir leurs droits et obtiennent des participations dans le projet et peuvent s'y reloger. Bon on sent un peu les magouilles qui ont d'ailleurs pris au Liban une échelle industrielle avec les Hariri, en même temps il faut bien une certaine planification dans des zones détruites, on peut difficilement permettre à chacun de reconstruire sa maison au hasard des ruines.

Il y a évidemment un problème d'envergure, c'est qu'on estime à presque 40% du parc immobilier les constructions illégales dans les faubourgs des villes syriennes, ces gens pourront difficilement prouver un droit de propriété qu'ils n'ont jamais eu (mais il semble que la loi ait prévu des facilités d'accès à la propriété pour eux). Pour les Syriens de l'étranger la situation, à la lecture de la loi, ne paraît pas si dramatique, puisqu'elle permet d'être représenté par un parent jusqu'au 4ème degré. Les délais paraissent courts (30-45 jours), mais chaque projet doit faire l'objet d'une publicité et des possibilités de recours sont envisagées.

En fait le problème n'est pas tant celui des réfugiés que de ceux qui ont construit sans autorisation et la situation permettra sans doute l'enrichissement de quelques uns. En même temps des mesures de ce type sont certainement nécessaires pour offrir une base légale à la reconstruction, et puis une fois de plus la comparaison avec les zones rebelles est parlante: des villages entiers ont déjà été octroyés à des djihadistes (Uzbeks, Ouïgours essentiellement) dans la région d'Idlib, tandis qu'à Afrin, les rebelles soutenus par la Turquie pratiquent l'épuration ethnique pure et simple. ce qui est exactement le contraire des zones gouvernementales où des villes comme Lattaquié, majoritairement alaouites avant guerre, sont devenues majoritairement sunnites par l'apport de réfugiés de la zone d'Iblid occupée par les rebelles.
https://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4941411,00.html

Ceci dit, il est évident que le gouvernement syrien fera en sorte qu'un certain nombre de réfugiés ne reviennent jamais. Si on extrapole à partir des rebelles qui, à Alep ou dans la Ghouta, ont refusé de rester en zone gouvernementale et de l'avis des réfugiés au Liban, 7 à 10% des réfugiés ne devraient pas revenir en Syrie si la guerre cessait (ce qui n'est pas encore le cas).


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Mer 23 Jan 2019 10:59 
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Nouvelles de Raqqa, reprises à Daech par les Kurdes :
Citation:
Et au milieu d’eux une femme en pantalon, dressée sur des talons, les bras dénudés. Elle s’appelle Leila Moustapha, elle est kurde. À 31 ans, elle dirige la ville syrienne de Raqqa, l’ancienne capitale de l’État islamique libérée en octobre 2017 par une armée arabo-kurde aidée des Occidentaux. […] Elle allume une cigarette et rejoint son bureau. Des vieux patientent à l’entrée, munis de papiers froissés, tandis qu’une secrétaire en jean tente de leur trouver une chaise.

Leila Moustapha, ingénieure agronome de formation et célibataire, écrase sa cigarette puis en reprend une autre. Elle a fui la ville de son enfance en 2013 avant d’y revenir à la fin des bombardements et d’en prendre les commandes, désignée par une assemblée de 120 notables. Une gageure dans une cité majoritairement arabe. […] Presque chaque jour, un attentat secoue la ville. Véhicules piégés, exécutions à l’aide de silencieux, bombes téléguidées… Hier encore, un explosif a été déclenché sur le passage d’une voiture de police. Cette fois, pas de victime, un miracle. « Des groupes veulent créer le chaos », dit-elle. Des groupes ? Plusieurs cellules de Daech encore actives dans les quartiers du centre et de l’est. Mais pas seulement. Damas dépêche aussi ses tueurs en espérant un soulèvement de la population contre les « occupants ». Et puis, un autre protagoniste sème la terreur : la Turquie, hostile à toute autodétermination des Kurdes. En mars, cinq hommes payés par Ankara ont planifié l’élimination de l’adjoint de Leila : Omar Allouch, 61 ans, tué à son domicile. La récompense s’élevait à 100 000 dollars. Le commando a été arrêté, dénoncé par un habitant parvenu à surprendre une dispute entre ses membres. […] À Raqqa, le Kurde Omar Allouch était un homme clé. Un médiateur entre sa communauté et les sunnites.

Depuis son assassinat, Leila sait que sa tête est mise à prix. Elle ne dort jamais au même endroit et circule à bord d’une Toyota blindée fournie par les Américains. […] La ville est détruite à 80 %, privée d’électricité et de téléphone ; 35 000 maisons sont à l’état de ruine. Immeubles éventrés, ponts engloutis, voitures calcinées… Un an après la défaite des djihadistes, Raqqa est un amas de ferrailles enchevêtrées et de gravats. Des décombres d’où émergent parfois des silhouettes blanchies par la poussière, équipées de pelles. Sur les artères principales, il y a bien des boutiques ouvertes, mais elles occupent les rez-de-chaussée de bâtiments désossés. La coalition internationale menée par Washington a eu, il est vrai, la main lourde. Au cours des cinq mois de l’opération, 20 000 bombes ont été larguées. Un déluge de feu jamais vu depuis la guerre du Vietnam.

Depuis, rien n’a bougé. Ou presque. « On veut redonner du travail aux jeunes pour les détourner des extrémistes », dit Leila. Alors, elle s’accroche au moindre projet. Le plus symbolique ? La reconstruction de l’un des deux ponts sur l’Euphrate. La voilà à présent qui file vers les berges à bord de son 4 x 4. Les travaux avancent. Trop lentement. « Il nous faudrait davantage de métaux », se lamente Hassan, un avocat reconverti en architecte. « Je connais un endroit où on peut en récupérer, poursuit-il en montrant une photo. – Ah non ! coupe la gouverneure, on ne va pas commencer à voler ! » L’autre s’étrangle. « Mais il y en a partout dans les destructions… – Oui, mais ils appartiennent à quelqu’un. On va faire une demande officielle. » L’architecte range sa photo. Un ingénieur intervient. « Il y a le problème des tunnels, Daech a créé une ville sous terre et ça fragilise les ouvrages… Est-ce qu’on ne pourrait pas les détruire ? » Leila secoue la tête en fixant une branche de dattier qu’on vient de lui offrir. « Ça risque d’endommager les canalisations, on doit d’abord continuer à tout déminer. – Ça prend beaucoup de temps ! rétorque l’ingénieur. Et si on attendait les aides ? – Les aides ne viendront pas », tranche la gouverneure. Il faut se débrouiller tout seuls. »

Seuls en dépit des promesses. Car les Occidentaux ont beau avoir dépensé 13 millions de dollars par jour en missiles, ils tardent à débloquer les fonds de la reconstruction.
[…] Un homme patiente dans le bureau de Leila : Hassan Mohammed Ali, le chef de la sécurité de la région. C’est lui qui se rend à Damas pour sonder les intentions du régime. Sa dernière visite ne le rend pas optimiste. « Ils veulent récupérer Raqqa et ne proposent rien en échange. » Une chose néanmoins le rassure : « Tant que les Américains sont là, ils n’attaqueront pas. » Il n’empêche, les hommes de Bachar el-Assad ne cessent de soudoyer les tribus du coin. Une dizaine d’entre elles auraient déjà prêté allégeance au maître de Damas.

De fait, dans la rue, les tensions s’exacerbent. Place du Paradis, là où Daech exposait les têtes décapitées de ses suppliciés, quatre membres d’une tribu coiffés d’un keffieh aspirent leur Seven Up au bout d’une paille. Leila Moustapha ? « On ne la connaît pas ! s’exclame l’un d’eux. Mais on voudrait pouvoir vendre notre coton. »« Avant, on avait de l’engrais et on arrivait à faire du commerce avec la Turquie », lance son voisin en évoquant la période de l’État islamique.

À trois tables de là, le Kurde Ali, le gérant du café, s’offusque. « Leila, elle se tue pour rebâtir sa ville. Ici, ils n’acceptent pas les succès des Kurdes ; ça me pèse, cette ambiance. » Puis il pointe les nostalgiques de Daech. « Le marchand de glaces, là-bas, le vendeur de cartes à puce de l’autre côté de la place, le propriétaire du magasin d’électroménager… Et tiens ! Celui-ci, c’était un dénonciateur ! lance-t-il en apercevant un homme à moto. Alors, après 20 heures, je ne prends pas de risques, je ferme le bar. »

[…] Les traces du règne de Daech sont partout. « Il peut rester », lit-on sur une porte en fer forgé. Une inscription destinée à épargner un collaborateur. En face, une demeure de trois pièces agrémentée d’une cour, à l’abandon. Le lieu a servi à la détention d’esclaves sexuelles yézidies. Mohammed Ali Mahmoud tenait une boutique dans la maison mitoyenne. Il se souvient de la visite en juillet 2015 de deux d’entre elles, âgées de 24 ans et de 16 ans. La veille, elles étaient venues acheter des œufs avec leur maître. Le lendemain, elles surgissent seules et implorent Mohammed de les tuer. « On souffrira moins qu’avec eux », disent-elles. Il les embarque alors dans sa voiture et les emmène jusqu’à Kobané. Elles lui racontent leur calvaire : leur passage entre les mains de sept « propriétaires » et leur viol une nuit par 18 hommes. À son retour, les djihadistes le soupçonnent. « Où étais-tu passé ? – Je cultivais chez un fermier. – Allons le voir ! » « Heureusement je m’étais arrêté chez lui pour le mettre dans la confidence et lui remettre une somme », se souvient-il en essuyant ses larmes. Pour lui aussi, Raqqa mettra du temps à chasser ses démons. « Je connais un voisin qui a décapité six personnes et qui vient dans ma boutique. Chaque fois, je lui dis de dégager. »

[…] « On a monté 8 hôpitaux, 13 cliniques et recruté 400 professeurs d’école, dit-elle. Et, bien sûr, on a supprimé les cours de religion. [Elle soupire.] J’aimerais tellement prendre des jours de vacances et découvrir un jour Paris… On y fait toujours de bons croissants ? »

2019, Le Point 2418, 33-35


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 Sujet du message: Re: Etat islamique et conflit en Syrie
MessagePosté: Mer 23 Jan 2019 18:10 
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Changement de donne avec le retrait américain de Syrie :
Citation:
James Mattis est un homme en colère. Quelques jours avant Noël, le secrétaire d’État à la Défense a distribué sa lettre de démission à 50 personnes de la Maison-Blanche. […] Celle-ci ne contenait pas un mot pour Donald Trump, mais une mise en garde claire : « Mes points de vue sur le respect dû à nos alliés, et sur la nécessité d’être lucide devant des acteurs néfastes et des concurrents stratégiques, proviennent de quarante ans d’immersion dans ces problématiques. »

[…] Ces derniers mois, il a désamorcé le projet de Trump de démanteler une partie des activités de l’armée de l’air pour créer une « armée spatiale » à part entière. Il était aussi celui qui passait des messages apaisants aux alliés traditionnels des Etats-Unis, la Corée du Sud ou les pays membres de l’Otan, que Trump ne manque jamais d’éreinter.

[…] James Mattis n’a pas supporté le dernier tweet de Donald Trump : « Nous avons vaincu l’État islamique en Syrie. Nous avons gagné. Il est temps que nos troupes rentrent à la maison. Ils rentrent tous, et ils rentrent maintenant. »

[…] Cette décision contredit toutes les analyses sur la situation de Daech en Syrie et en Irak. L’organisation a certes perdu des milliers de combattants, la quasi-totalité de son territoire en Syrie et en Irak et la plupart de ses leaders. Mais beaucoup de djihadistes réfugiés au sein des tribus sunnites attendent de reconstituer leurs cellules. Le tweet de Trump est donc une sorte de signal alors que plusieurs attentats ont déjà eu lieu dans les zones libérées de l’État islamique.

[…] Même si l’engagement militaire américain en Syrie était modeste et ne dépassait pas 2 000 hommes, la seule présence de ces forces spéciales américaines au côté des Kurdes contenait les appétits des uns et des autres dans le nord de l’Irak. Il n’était pas question pour la Russie, l’Iran ou pour leur rival turc d’affronter les États-Unis.

Pour les Kurdes, qui contrôlent aujourd’hui le nord de la Syrie, le retrait américain est une catastrophe. Même s’ils ont payé un très lourd tribut lors de l’offensive contre Daech à Raqqa et à Kobané, l’appui au sol des forces américaines (et françaises) fut décisif pour venir à bout de Daech. La Turquie, qui redoute la création d’un État autonome kurde à ses frontières, se frotte les mains.
Lorsque le Pentagone avait choisi, courant 2015, d’équiper et d’assister les milices kurdes et leurs alliés arabes pour mener l’assaut contre Raqqa, capitale du califat autoproclamé de Daech, Recep Tayyip Erdogan, le président turc, avait aussitôt allumé un contre-feu pour affaiblir les Kurdes en attaquant les Unités de protection du peuple kurde (YPG) sur leur front ouest. En janvier 2018, après la chute de Daech, l’armée turque – aidée de milices syriennes – avait aussi lancé une offensive dans la région d’Afrine dont elle a pris le contrôle grâce à ses chars et son aviation.

Dès l’annonce du retrait américain, Erdogan a d’ailleurs présenté celui-ci le comme un feu vert pour reprendre l’offensive contre les Kurdes : « Nous avons officiellement annoncé que nous allions lancer une opération militaire à l’est de l’Euphrate. Nous en avons discuté avec M. Trump et il a donné une réponse positive. Nous pouvons enclencher nos opérations en Syrie à n’importe quel moment. Comme je le dis toujours, nous pourrions arriver une nuit, soudainement. »

Les Kurdes n’ont pas eu à décrypter le message. Il est clair. D’autant qu’avec la crise financière qui frappe la Turquie, Recep Tayyip Erdogan a besoin d’un dérivatif. Il a immédiatement acheminé de nouveaux renforts militaires à sa frontière avec la Syrie. Ceux-ci se sont donc aussitôt tournés vers le régime de Bachar el-Assad et ses alliés qui redoutent, eux aussi, que la Turquie (elle contrôle aujourd’hui 10 % du territoire syrien) agrandisse son influence. Entre les Kurdes et le régime syrien, les ponts n’ont jamais été coupés. En échange de la neutralité des leaders kurdes lors des manifestations pacifiques de 2011, le régime syrien a progressivement laissé une grande autonomie aux zones où l’influence des Kurdes des PYD (la branche syrienne du PKK) était forte (les régions du nord-est sont majoritairement peuplées de Kurdes). Bachar el-Assad avait alors peu à peu quitté ces régions pour se redéployer dans les villes rebelles, à Alep, à Homs, laissant les Kurdes y installer une administration autonome. Dès l’annonce du retrait américain, en guise de geste de bonne volonté vis-à-vis de la Syrie, les Kurdes se sont retirés de la ville de Minbej pour laisser les forces de Damas s’y déployer.

Malgré les annonces de Trump, ils conservent un atout maître dans leur jeu : ils détiennent, côté syrien, plusieurs centaines de djihadistes étrangers et leurs familles. Or les pays d’origine de ces prisonniers ne souhaitent ni leur libération ni leur retour. Les leaders kurdes connaissent la valeur de leur rôle de gardiens de prison des djihadistes étrangers. Ils ont déjà signalé qu’en cas d’offensive turque ils ne seraient plus en mesure d’assurer cette mission avec autant de soin…

[…] En se retirant de Syrie, il place Emmanuel Macron dans une situation difficile, presque intenable. Depuis 2015, la France a elle aussi déployé des hommes pour aider les Kurdes. Grâce à leur matériel sophistiqué et à leur engagement au sol – non officiel –, les forces spéciales françaises ont donné le coup de grâce à Daech lors de la bataille de Kobané menée par les combattants kurdes. Même si, « moralement » (le mot est employé par plusieurs responsables français), la France refuse de lâcher les Kurdes, a-t-elle les moyens, seule, de contenir les offensives d’Erdogan ? Peut-elle jouer, sans les États-Unis, une partition singulière alors que la Russie, l’Iran et la Turquie ont déployé des moyens colossaux pour contrôler la Syrie ?

2019, Le Point 2418, 36-37


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